La Normandie en 1035
Ils avaient été nombreux à se demander, en cette année 1035, quelle mouche avait piqué le duc Robert ? Ou plus exactement, avec tout le respect qui était dû à une personne de son rang, quelle illumination, obscure et mystique, quelle soudaine révélation divine, avait bien pu le pousser à prendre une telle décision ?
Comment justifier une telle entreprise ? Pourquoi entreprendre un tel voyage, si loin de la Normandie, alors que la duché, dont les fondations, durablement éprouvées par la mort aussi subite que suspecte de son frère et prédécesseur Richard qui l’avait propulsé sur le trône ducal, vacillaient encore, incertaines, chancelantes, se rétablissaient lentement, laborieusement, luttant pas à pas contre les vents contraires et les marées mauvaises ?
Alors, pourquoi, alors que les bases de l’édifice normand, précaire, reposaient encore sur un sable frais et instable qui ne demandait qu'à s'ouvrir et à l'engloutir, que l’administration ducale avait traversé, fiévreusement, douloureusement, tant de tempêtes destructrices, que la légitimité du jeune duc Robert semblait commencer à recueillir, enfin, un début de reconnaissance et d'adhésion des barons normands, que son autorité paraissait de moins en moins remise en cause, pourquoi prendre la brutale et surprenante décision de quitter la province pour un aussi long, aussi lointain et aussi hasardeux périple ?
Robert avait-il jugé prématurément que cette autorité restaurée se suffisait à elle-même ? Que le navire était suffisamment bien amarré à présent, que l'océan déchaîné s'était suffisamment assagi, que les tempêtes qui avaient causé tant de dégâts qu'on avait longtemps cru que la duché ne s'en relèverait pas s'étaient éloignées durablement ? Et que cette absence qui promettait d’être fort longue ne nuirait en aucune manière à la stabilité de l’édifice et à l’unanimité qu’il paraissait avoir fait autour de son nom ?
Certes, avant de partir pour la terre sainte, dans un voyage aussi long que périlleux, il avait pris le soin, au cas où un sort contraire lui interdirait de revenir, de désigner son successeur. Il se nomme Wilhelm (Il semble bien que c’était le nom de baptême du futur Conquérant, en hommage à ses aïeux scandinaves) et la mère de l’enfant, dont il a fait la connaissance à Falaise, s’appelle Herleva (Le moins que l'on puisse dire est que les historiens « hésitent » quant au nom de la mère de celui qui allait devenir Guillaume le Conquérant. Guillaume de Jumièges l'appelle Herleva ; Ordéric Vital la nomme Herletta ; Wace, Arlot ; Michel de Boüard, Herleue ; Les modernes, dont Jean de la Varende, l'ont baptisée Arlette tout simplement).
Ainsi, Robert présente le jeune Wilhelm comme son héritier. Mieux : Il l’impose, ne laissant à ses barons d’autre choix. Les uns après les autres, barons, comtes et clercs, tous les hauts dignitaires de la duché, descendants des fiers vikings et guerriers intraitables, s’avancent, s’agenouillent devant l’enfant, prêtent serment et lui rendent l'hommage.
Pouvait-il ignorer que les barons restés fidèles à la mémoire de son frère Richard n’avaient pas abandonné l’idée de faire monter l’un des leurs sur le trône ducal ? Ignorer que celui qu’il avait désigné comme successeur n’était encore qu’un enfant et que ceux qui devaient assurer la régence n’avaient pas l'envergure et, surtout, aucune légitimité pour se mesurer à ceux qu’il pouvait alors considérer comme les pires adversaires de la duché : Sa propre parentèle. Ceux que l'on ne tarda pas à appeler les Richardides (C’est le nom par lequel le chroniqueur normand du XIe siècle Dudon de saint-Quentin, le premier, désigne les descendants du duc de Normandie Richard 1er, dit « Sans Peur » et leurs partisans) ?
Sans aucun doute, il savait tout cela. Il savait aussi qu’il arrivait fréquemment à cette époque que l’on revînt pas d’un aussi long voyage. Sans doute a-t-il jugé la duché suffisamment mûr et suffisamment structurée pour supporter cet éloignement prolongé.
Quoi qu’il en soit, après avoir pris les mesures qui permettront d’assurer la bonne marche de la province durant sa longue absence qui s’annonce délicate et pesante et attribuer au jeune héritier un tuteur, un précepteur et un sénéchal, le duc Robert partit pour la terre sainte en ce début d’année 1035.
Il ne revit jamais sa Normandie. Il ne revint jamais de son voyage en Palestine.
Partout, sur son parcours, son comportement exemplaire et sa prodigalité sans limite ont été tels qu’ils lui ont valu le surnom de « Robert le Magnifique ». Le duc normand s’emploie à renforcer l’image qu’il veut désormais être sienne, celle d’un homme repenti, généreux, humble, sensible. Attitude sincère ? Qui pourrait vraiment le dire ? Mais qui pourrait vraiment en douter ? Attitude en opposition totale, en tout cas, avec celle qu’on lui connaissait, empreinte d’inconstance, d'excès et de violence.
C’est entre Constantinople et Jérusalem que se noue le drame. Robert tombe malade. Bientôt, il ne peut plus marcher, ni monter à cheval. Qu’importe, il se fera porter en litière jusqu’à sa destination.
C’est sur le chemin du retour qu’il meurt le 2 ou le 3 juillet 1035. La caravane se trouve alors à Nicée et son corps est inhumé dans la basilique Notre-Dame.
La nouvelle de sa mort ne tarde pas à parvenir en Normandie. Voici donc la province orpheline de son duc. Celui qu’il a désigné pour être son successeur n’est encore qu’un enfant d’une huitaine d’années. Même si l’archevêque de Rouen assure l’intérim depuis le départ de Robert pour la Palestine, la duché est à nouveau au bord du chaos. Les barons normands, membres de la parentèle du jeune garçon, n’acceptent pas de voir monter sur le trône ducal un enfant qui est le fruit des amours illégitimes entre Robert et la fille d’un peaussier de Falaise. Ils ont tôt fait de renier le serment qu’ils firent quelques mois plus tôt lorsque leur prince le leur imposa plus qu’il ne le leur demanda. Et ce Roi de France qui n'a cessé de lorgner sur cette belle et riche Normandie dont il meurt d'envie de s'emparer à son profit, quelle sera son attitude ? Quant aux Bretons, qu'un long et lourd contentieux oppose depuis des lustres à leurs voisins normands, ne vont-ils pas profiter de l'aubaine pour tenter de régler quelques comptes ?
Et ce jeune garçon qui vient d’hériter de la Normandie, où est-il ? Que prépare-t-il ? Nul ne saurait le dire avec exactitude. Car, depuis la réunion de Fécamp, personne ne l’a revu dans la province. Il se murmure qu'il a quitté tôt la cour du roi des Francs auquel son père l'avait confié avant son départ, fort vraisemblablement grâce à la complicité de son oncle Gautier qui organisa son retour en pays normand. L'enfant trouve asile au Vaudreuil chez le sénéchal de la duché Osbern Crespon. Mais ses détracteurs semblent bien décidés à se débarrasser par tous les moyens du jeune trublion et de ses partisans. Et c'est encore Gautier qui l'extrait, couvert du sang de son protecteur, de la chambre qu'il partageait avec le sénéchal qui vient d'être assassiné sous ses yeux. À partir de là, le jeune héritier disparaît complètement et le secret de sa cachette sera si bien tenu que, durant de longs mois, nul ne saura où il se terre et, encore aujourd'hui, bien devin serait celui qui saurait le dire...
C’est là la trame historique servant d’assise au roman « Le secret du Bocage », écrit, réécrit, corrigé moult fois, le plus difficile mais aussi l’un des plus captivant que j’ai commis jusqu’à présent, que j’espère voir publié dans un avenir plus ou moins proche.
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