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L'intrigant Monsieur Durand Extrait N°3

Publié le

Hugues Eyriès et le sieur Durand étaient montés au sommet de la falaise de la Hève pour assister en toute discrétion au départ du « Juste ».

Derrière eux, s’élevaient, à quarante pieds au-dessus de leur tête, les deux phares jumeaux, fonctionnant au charbon de terre, qui avaient été achevés de construire et mis en service l’année précédente en remplacement de la précaire tour des Castillans que l’on avait cessé d’alimenter car jugée dangereuse et inefficace. Mises en sommeil tout le jour durant, les feux qu’on y allumait alternativement une fois la nuit venue étaient deux balises salvatrices pour les navires en approche de la côte.

Autour d’eux, l’espace était quasiment désert. Seuls quelques badauds égarés allaient et venaient, s’attardant un instant pour découvrir le spectaculaire point de vue offert à leurs regards. Sous leurs yeux, se déployaient en un seul et magnifique tableau l’estuaire du fleuve, le port et la ville, et la prodigieuse étendue d’eau qui filait épouser sur la ligne d’horizon les nues et les nuages.

Sur les terrains qui descendaient, tantôt en pente douce, tantôt de manière plus abrupte en direction du village côtier de Chef-de-Caux, des hommes, courbés en deux, menant leur attelage de robustes bêtes, s’employaient à cultiver des parcelles de terre obliques et inégales.

De leur poste d’observation, Eyriès et Durand avaient suivi le travail des haleurs qui avaient, lentement, au prix d’une débauche d’énergie et de souffrances extraordinaires, amené le « Juste » jusqu’à l’orée des jetées. Ils les avaient vus, au terme de leur laborieux périple, relâcher leur effort, rendre au navire sa liberté. Restituer finalement à la mer ce qui lui appartenait. Ils les avaient imaginés plus qu’ils ne les avaient vus, éreintés, les traits tirés, les muscles crispés et les articulations douloureuses, les jambes en flanelle, le cœur cognant dans la poitrine et le souffle court, tentant de recouvrer peu à peu une respiration normale.

Tout comme ils avaient deviné les silhouettes confuses de tous ces curieux que chaque mouvement dans le port, entrant ou sortant, attirait en nombre sur le Grand Quay et sur la jetée du nord. Un attroupement disparate et bruyant réunissant Havrais et horsains de passage dans la ville de Grâce à qui était offert ainsi un divertissement gratuit et quasi-permanent tant les entrées et les sorties se succédaient à un rythme soutenu dès que la marée et les vents leur étaient favorables. Le port était un lieu de rencontre qu’Eyriès savait être régulièrement fréquenté par certaines de ses connaissances, mais qu’il ne souhaitait surtout pas y croiser et être vu en compagnie de celui qui l’accompagnait présentement.

Les deux hommes observèrent un long moment le navire affronter la vague, timidement au début, comme s’il hésitait encore entre prendre le large ou faire demi-tour. Comme si cela lui en coûtait. Puis les premières voiles furent affalées. Lentement, mais sûrement, le bâtiment s’éloignait de la côte et voguait vers l’horizon.

Le regard acéré d’Hugues Eyriès s’attarda un moment sur la douzaine de navires qui attendaient en rade que leur fût accordée l’autorisation d’entrer dans le port. Il songeait avec amertume que certains de ces bâtiments ne parviendraient peut-être pas de sitôt à accoster pour se délester de leur chargement. L’étroitesse des installations du port du Havre était telle qu’elle obligeait parfois les bateaux à patienter plusieurs jours, voire plusieurs semaines, avant d’obtenir le précieux sésame qui leur ouvrait l’accès aux bassins. C’était un fait, les places étaient chères sur les quais. Chères et âprement convoitées. Et il arrivait même que, de temps à autre, les canons de la grosse tour donnent de la voix pour dissuader les capitaines impatients et téméraires qui s’enhardissaient à forcer le passage entre les jetées…

Il s’arracha à sa rêverie et se tourna vers Durand.

— Eh bien, voilà, le « Juste » est parti, dit-il avec une once de soulagement dans la voix. Fasse le ciel qu’il parvienne sans encombre à sa destination…

Un homme qui s’était approché sans qu’ils y eussent vraiment prêté attention tourna la tête dans leur direction.

— Et c’est où, cette destination ? s’enquit l’inconnu.

Il avait une voix nasillarde et traînante, ce qui sembla amuser au plus haut point l’armateur qui ne put contenir un petit sourire qu’il tenta, en vain, de ne pas trop laisser paraître.

— Saint-Domingue, consentit-il à répondre après avoir échangé un coup d’œil convenu avec le sieur Durand.

Lequel Durand attendit patiemment que l’inconnu se fût éloigné à une bonne distance avant de répondre à son voisin.

— À moins que le souffle d’Éole ne le mène vers une tout autre destination, laissa-t-il tomber, laconique et mystérieux…

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