Un havre avant Le Havre
Y avait-il un havre avant Le Havre ? Un hameau de pêcheurs regroupé autour de la première chapelle Notre-Dame de Grâce ? C’est une question à laquelle il n’est point aisé de répondre de façon formelle. Toutefois, quelques éléments bien précis et documentés semblent bien plaider en faveur d’une réponse positive. Le 9 février 2019, j’avais publié sur le blog « Il était un havre » un billet sur ce sujet. C’est ce billet, revu, corrigé et complété, que je vous propose de (re) découvrir aujourd’hui. En voici la première partie :
Un havre avant Le Havre
Qu’y avait-il précisément sur ce fameux site de la crique dite « de Grâce », composée en fait de trois plans d’eau navigables à marée haute dont l’un deviendra l’avant-port du Havre tandis qu’un second abritera le bassin du Roi ? (Le troisième restera à l’état embryonnaire avant de devenir le bassin de la Barre au début du XIXe). Y avait-il un havre avant Le Havre ? N’y avait-il là, comme on le dit et le pense généralement, que des marais et des vasières où seul le bétail des habitants d’Ingouville avait droit de cité ?
Vraiment ? Pourtant, plusieurs sources nous indiquent que ces criques servaient alors d’abri aux navires de petit tonnage qui venaient y trouver un havre de repos et d’échouage. Et certaines mentionnent même la présence, bien avant la création du Havre, d’une chapelle dédiée, déjà, à Notre-Dame de Grâce, laquelle se situait vraisemblablement plus à l’est que celle qui fut édifiée aux premières heures du nouveau havre sur l’emplacement où se dresse de nos jours la cathédrale. « Cette vieille chapelle fut pauvre et simple comme la population qui l’avait élevée. D’abord, elle était de bois comme leurs bateaux, et couverte de chaume comme leurs maisons. Enfant des pêcheurs, elle en partageait la vie », écrivait Frédéric de Coninck en 1869 dans « Le Havre, petite histoire civile, politique, militaire et économique ».
« Cette chapelle est mentionnée pour la première fois, nous dit encore Alphonse Martin dans « Le Havre de Grâce au Moyen Âge » (Recueil des publications de la Société Havraise d’Études Diverses, 1923), avec l’église paroissiale (de Leure), dans une charte de Guillaume, ayant occupé le siège archiépiscopal de Rouen de 1189 à 1204 ; c’était sans doute une création nouvelle à la fin du XIIe siècle, motivée par l’accroissement de la population de marins et de pêcheurs dans la région la plus rapprochée de la mer et des havres communiquant avec celle-ci ».
Se serait-on donné la peine d’édifier un lieu de culte, aussi rudimentaire soit-il, s’il n’y avait pas eu quelques paroissiens pour le fréquenter ?
Et puis, n’est-ce pas le roi Philippe le Bel qui, par la promulgation d’une charte, avait autorisé en 1311 les habitants du « havre près du rivage de la mer » d’édifier dans leur modeste chapelle des fonts baptismaux pour y baptiser leurs enfants et que soit établi, autour de ce lieu de culte, un cimetière pour donner aux corps de leurs défunts une digne sépulture, ceci afin que les paroissiens de ce hameau n’aient plus à se rendre au village voisin de Leure avec tous les risques que leur faisait encourir la traversée de la crique, indique encore Alphonse Martin dans l’ouvrage cité plus haut (« Le Havre de Grâce au Moyen Âge », Alphonse Martin).
L’opinion d’Alphonse Martin est on ne peut plus claire et nette : « il est certain que, jusqu’à la fondation du nouveau havre, l’ancien avait été habité (« IVe centenaire du Havre — Origines du XIIe au XVIe siècle », Alphonse Martin, 1917. »). « Le Havre, historiquement, n’est pas une création dans le sens complet du terme, ainsi qu’on l’entend pour les villes qui, de l’autre côté de l’Océan, ont surgi du sol avec une si merveilleuse rapidité, écrivait de son côté l’archiviste de la ville Philippe Barrey en 1916 (« Origines et fondation du port et de la ville du Havre »). Il est étroitement relié à des ascendants. C’est la continuation, sous un aspect nouveau et sur un emplacement un peu différent, d’un établissement maritime antérieur »
« Ce premier havre de Grâce fut d’abord, pendant le XVe siècle, un modeste abri de pêcheurs ; ce ne sont plus ni les nefs ni les vaisseaux étrangers qui y abordent, mais des navires d’un faible tonnage et, par exception, quelques bateaux marchands », a écrit Alphonse Martin dans « Les origines du Havre — Histoire de Leure et d’Ingouville », Tome premier (Imprimerie de L. Durand, Fécamp, 1882-83).
Était-ce ce havre de Grâce qui était utilisé pour le transport de cailloux taillés dont le Chef-de-Caux et les tuileries du Bas-Sanvic avaient fait leur spécialité et qui, lors de la réparation des fortifications de Harfleur, à la fin du XVe siècle, furent acheminés par voitures ou par bateaux jusqu’au souverain port de Normandie ? « On peut citer des exemples de ces fabrications et transports de cailloux taillés pour la Ville d’Harfleur : « payé à Geffroy Bonnet pour 1.400 livrés à la tuilerie proche le Chef-de-Caux. À Charbonnel et Jehan Pellerin pour les 5.000 de cailloux taillés apportés en leurs bateaux depuis le havre de Grâce jusque sur les quais de Harfleur » (« Le Havre de Grâce au Moyen-âge », Alphonse Martin, Recueil des publications de la Société havraise d’études diverses, 1923).
Était-ce de ce même havre de Grâce dont il est question dans le rendu d’un procès en 1395 et qui apparaît sous la dénomination de « bout de la ville du Perrey » ? Pour Alphonse Martin, cela est probable car, écrit-il, toujours dans « Le Havre de Grâce au Moyen-âge » : « Jean Petit, marinier d’Octeville, entendu comme témoin dans l’enquête de 1532, déclare : « qu’il y avait une crique qui dépendait d’un petit havre vers Leure où la bouche en était, qui venait vers le nouveau Havre et qui s’appelait la Crique du Perrey, depuis le vieil havre de Grâce ».
Autre témoignage, celui de Jean Laignel (« Antiquitez du Havre de Grâce », Jean Laignel, publié en 2010 grâce à Hervé Chabannes et Dominique Rouet) retrouvé, il est vrai, dans un ouvrage écrit en 1711, mais qui n’en a assurément pas moins de valeur : « Du côté où est à présent la gettée (sic) du sud, il y avoit eu autrefois un grand nombre de maisons qu’il convint de démolir et lever de là. », a-t-il écrit à propos des travaux entrepris pour la construction du nouveau port.
Rendez-vous prochainement pour découvrir la deuxième partie de ce long billet que j’ai préféré scinder en deux pour un meilleur confort de lecture.
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