La cité ancrée dans les nuages extrait N° 2
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Sa voix s’était brisée et sa phrase s’était achevée dans un murmure à peine audible. Le souffle coupé, Diego roulait des yeux effarés, incapable d’articuler la moindre parole. Dans la pénombre, il lui avait semblé percevoir des sanglots et il l’avait vue se détourner pour faire face au précipice. Une seconde, il avait craint le pire.
Mais, avant qu’il ait pu faire un geste, elle avait enchaîné :
— Les dieux et les esprits des ancêtres, eux aussi, en ont pris ombrage. Inti lui-même nous a fait connaître son désaveu et sa colère. Depuis plusieurs jours, le Soleil se cache, nous fuit, il semble affecté et irrité. Mon frère et mon peuple se sont montrés extrêmement généreux avec nous en t’accueillant dans la cité sacrée et en nous accordant à tous les deux la vie sauve. Mais, ce faisant, ils ont bafoué toutes les lois divines et ils risquent de le payer très cher. Bien trop cher. Et nous n’avons aucun droit, pauvres petits insectes insignifiants que nous sommes, à ne penser qu’à nous-mêmes, à agir comme des animaux écervelés, et à faire ainsi ombrage à tout un peuple qui lutte pour sa survie. Si, à cause de notre entêtement, les dieux abandonnent le Tahuantinsuyo, le monde sera condamné à rester éternellement dans les ténèbres et nos enfants ne verront jamais plus le Soleil…
— Mais ce ne sont là que…
D’extrême justesse, Diego était parvenu à ravaler ses paroles. Il avait failli dire « croyances et superstition » quand il réalisa soudain que cela ne ferait qu’accroître le malaise de la jeune femme et que cela risquait de l’éloigner plus d’elle encore. De flétrir définitivement le souvenir qu’elle allait emporter de lui…
Cette dernière ne semblait pas avoir remarqué le malaise de son compagnon. Elle s’était contentée de pointer un doigt tremblant en direction de la voûte céleste piquetée de millions de têtes d’épingles scintillantes qui tapissaient l’horizon tout autour d’eux.
— Vois ! avait-elle poursuivi. Même l’épouse du Soleil ne s’est pas montrée depuis de nombreuses nuits maintenant. N’est-ce pas la preuve incontestable de l’ire des dieux ?
À la suite de ces paroles, la jeune fille s’était murée dans un silence qui s’était prolongé douloureusement. À ses côtés, Diego, anéanti, désabusé, n’avait osé quoi que ce soit pour tenter d’y mettre un terme.
Ce fut elle qui, au prix d’un effort surhumain, avait repris la parole.
— Que vas-tu faire ? s’enquit-elle d’une voix qu’elle avait toutes les peines du monde à contrôler. Retourner vers les tiens, là-bas, dans le nombril du monde ?
— Je ne crois pas que cela soit possible, dit-il sur le même ton. Retourner parmi les miens, vivre parmi ces gens qui me font horreur ? Être tous les jours le témoin de leurs bassesses, de leurs turpitudes ? Voir tous les jours ces barbares se livrer sur tes frères de sang à tant d’exactions et de tortures en toute impunité ? Côtoyer ces hommes que j’exècre, qui me font horreur, qui me dégoûtent, qui me font honte ? Je ne suis pas sûr de vouloir, ni même de pouvoir le supporter.
À son tour, il avait marqué une longue pause. Ses yeux, qui s’étaient perdus quelque part du côté de la voie lactée, brillaient d’une étrange lueur.
— Et puis, ton frère m’a accordé sa confiance, finit-il par ajouter. Je n’ai pas le droit de le trahir. Je me dois de démontrer à ton peuple tout entier qu’il a eu raison de le faire. Et leur démontrer que j’en suis parfaitement digne…
Sous l’emprise de l’émotion, le jeune homme tremblait comme une feuille. Ses jambes paraissaient être en coton et vacillaient sous le poids de son corps. Chacun de ses membres s’agitait et tremblait comme les branches feuillues d’un arbre sous le souffle d’une brise automnale.
— Qu’allons-nous devenir ? questionna-t-il, hagard et désemparé. Je ne pourrai pas vivre sans toi…
— Tu le dois ! trancha-t-elle d’une voix qu’il eut peine à reconnaître.
Puis, d’une voix plus douce, presque un murmure :
— Moi, je ne t’oublierai jamais. Je n’oublierai pas que tu m’as sauvé la vie. Je n’oublierai pas que ton cœur est pur, noble et généreux. Ton visage restera gravé au fond de mon cœur toute ma vie et je te pleurerai toutes les nuits…
Elle s’était détachée de lui d’un mouvement brusque qui le prit au dépourvu. Il n’eut pas le temps de la retenir, de lui dire que, lui non plus, il ne l’oublierait jamais. Elle s’était éloignée rapidement dans la nuit, sur le chemin chaotique par lequel ils étaient venus. Sa frêle silhouette se fondit bientôt dans les ténèbres.
— Non !
Il avait presque hurlé.
— Non, Coya Cusi, je ne renoncerai jamais à toi, quelles qu’en puissent être les conséquences. Je saurai convaincre l’Inca. Et j’irai même convaincre tes dieux eux-mêmes s’il le faut…
D’un revers brusque de la main, il s’essuya les joues. En silence, il pleurait. C’était tout juste s’il s’en était rendu compte. Mais ses chaudes larmes n’y pouvaient rien changer, la belle de ses pensées venait bel et bien de l’écarter de sa vie, sacrifiant leur amour sur l’autel des dieux et de l’intérêt suprême de son peuple. Et une petite voix dans le fond de sa tête ne cessait de lui répéter qu’il devait l’accepter, qu’il ne saurait y avoir dans ce monde d’autre solution possible…
À nouveau seul, il leva les yeux. Il eut soudain l’impression que l’immensité profonde et insondable de la nuit allait le happer, que les étoiles étincelantes de la rivière céleste l’appelaient doucement, l’invitaient à les rejoindre en suivant le chemin emprunté par les esprits des ancêtres vénérés. Là, juste au-dessus de l’horizon tapissé de montagnes, les derniers nuages s’étaient écartés, découvrant celle que Coya Cusi appelait l’épouse du Soleil. Formant un cortège scintillant autour d’elle, les pierres précieuses serties dans le noir profond du ciel semblaient lui indiquer la voie qui menait jusqu’à leur monde.
Quilla, la Lune, était apparue au creux du berceau immaculé formé par deux cimes enneigées. Comme une renaissance…
— Non, ce n’est pas possible ! songea-t-il à haute voix. Ce ne peut être que l’effet du hasard. Ce ne peut être autre chose…
Un déferlement de pensées, toutes plus troublantes et contradictoires les unes que les autres, s’étaient abattues sur lui, l’assaillant de toutes parts, le laminant impitoyablement.
Prostré, il était resté de longues minutes à contempler les milliers de points scintillants qui illuminaient la voûte céleste. Et si la belle Coya Cusi avait raison ? Et si leur amour était effectivement une insulte faite aux dieux et que la rupture à laquelle ils avaient consenti, bon gré, mal gré, aussi douloureuse soit-elle, avait adouci leur courroux ? Qu’il lui soit donné d’assister déjà à ses effets bénéfiques ? Se pouvait-il que ses convictions d’Européen puissent le tromper à ce point ? Se pouvait-il, chose inconcevable pour lui jusqu’à cette minute, que les dieux des Incas interfèrent ainsi dans la vie des mortels ?
Comme pour lui répondre, le trait lumineux d’une étoile filante déchira le ciel juste au-dessus de l’horizon. Et, tout à coup, il lui sembla que le disque d’argent de la Lune venait de prendre les formes gracieuses du ravissant visage de la belle indienne qui l’avait quitté quelques instants plus tôt. Et la surface de la Lune lui renvoyait l’image d’une princesse qui lui souriait avec tristesse en pleurant doucement…
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