Les émeutiers du Grand Quay, extrait n°3
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La diligence de Paris s’était immobilisée devant les Messageries Royales.
Comme la veille, la grande rue Saint-Michel était quasiment déserte. Compte tenu de la tournure prise par les événements, les plus sages et les plus prudents des Havrais, préférant se maintenir à l’écart des affrontements, avaient préféré rester terrés chez eux, attendant des jours meilleurs. Seuls quelques gamins en guenilles avaient accompagné le véhicule de leurs cris et de leurs rires, dès son apparition sous la voûte de la porte d’Ingouville.
Devant le parvis de l’église Notre-Dame, là où, traditionnellement, se dressaient les étals des artisans et des marchands ambulants, seuls la vendeuse de bouquets et le décrotteur occupaient leur emplacement habituel, prêts néanmoins à plier bagage et à déguerpir à la moindre alerte. En voilà au moins deux que les manifestations qui avaient repris de plus belle dès le matin n’avaient pas découragés. Et, bien que la chaussée soit déserte pour l’heure, ils conservaient fermement l’espoir de voir arriver de bien hypothétiques clients.
Sans perdre de temps, le palefrenier et son jeune aide dételaient les chevaux pour les conduire à l’écurie où, après avoir reçu des soins, ils pourraient goûter un repos amplement mérité. Le cocher et le postillon, de leur côté, avaient entrepris de descendre sur le sol les lourdes malles et les valises. Les voyageurs, exténués, mettaient pied à terre, trop heureux d’être enfin arrivés au terme d’un aussi pénible voyage.
Thomas Lemonnier fut le dernier à descendre de la voiture. L’émissaire de Jacques-François Begouen faisait et refaisait, sans relâche, le long et harassant périple entre l’Assemblée Nationale et la cité océane. Depuis plus de trois mois, il était le trait d’union entre sa ville et Versailles. En apparence infatigable, il tenait informés les Havrais, et plus particulièrement les notables, des derniers développements des événements parisiens et versaillais.
C’était un homme encore jeune, de taille et de corpulence moyennes, au visage avenant. Cultivé et ouvert, il était toujours prompt au dialogue et son charisme naturel lui avait d’emblée attiré la sympathie et le respect de bon nombre de ses concitoyens. Raison pour laquelle, selon toute vraisemblance, il avait été choisi pour s’acquitter d’une aussi délicate mission.
Mais, pour le moment, il n’était que douleur. Les innombrables crampes et courbatures que lui avait occasionnées le long séjour dans la diligence, exiguë et inconfortable, l’avaient paralysé de la tête aux pieds durant de longues minutes. Son visage aux traits nobles et réguliers, à l’ordinaire si détendu et souriant, n’était que grimace. Et s’il fut quelque peu surpris de constater que la grande rue Saint-Michel fût aussi déserte à l’heure de son retour en ville, il n’en avait pas moins été soulagé à l’idée de pouvoir éviter la cohue qu’engendrait habituellement son arrivée.
D’un pas mal assuré, titubant presque, il pénétra dans les bureaux de la compagnie. D’un geste approximatif, il salua l’employé de faction avec un sourire crispé qui en disait long sur son état de souffrance. Avec un signe de profonde reconnaissance, il se saisit du gobelet d’eau fraîche que lui tendait celui-ci et le porta à ses lèvres. Il le vida d’un seul trait avant d’aller s’asseoir dans l’un des rares fauteuils du salon d’accueil. L’employé s’approcha de lui en tendant un nouveau verre d’eau.
— Alors, Monsieur Lemonnier ? Quelles sont les nouvelles de Paris ? questionna le commis.
— Pas vraiment bonnes, lui fut-il répondu.
Laconique, le négociant fronçait les sourcils.
— C’est le moins que l’on puisse en dire, ajouta-t-il. D’ailleurs, il faut que j’en informe sans plus attendre Pierre Duval et les échevins.
Déjà, oubliant ses douleurs, il s’était relevé d’un bond. L’employé, qui avait espéré un instant avoir la primeur des nouvelles de la capitale, en fut pour ses frais. Il n’en saurait pas plus pour cette fois.
Comme Lemonnier franchissait la porte, il s’empressa de l’avertir.
— Méfiez-vous ! Des troubles graves secouent notre bonne vieille ville depuis deux jours. À l’heure qu’il est, les émeutiers font le siège de l’Hôtel-de-Ville et retiennent prisonniers les membres du conseil municipal. Ces gens-là sont prêts à tout. À votre place, je me garderais bien d’y aller.
Lemonnier s’était retourné à demi et lui adressa un sourire contraint.
— Merci pour le conseil, se contenta-t-il de répondre. Mais il faut néanmoins que je m’y rende…
Déjà, il était dehors. Du coup, il ne s’étonnait plus que la rue Saint-Michel, d’ordinaire si animée, fut aussi déserte. Il lui sembla soudain qu’on y respirait une atmosphère inhabituelle, ce qui lui avait totalement échappé quelques minutes plus tôt en descendant de la diligence. Une ambiance particulière qui aurait dû lui mettre la puce à l’oreille. Comment n’avait-il pas pu s’en rendre compte ? La fatigue, les crampes et les douleurs, sans doute…
Résolument, il se mit en marche, prenant la direction de l’Hôtel-de-Ville.
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