Le fruit d'une longue réflexion
Les problèmes récurrents qui avaient entraîné la « chute » des ports du Chef-de-Caux, d’Harfleur, de Leure, et même d’Honfleur, sur l’autre rive de l’estuaire, avaient débuté dès le XIIIe siècle. Le déclin d’Harfleur, causés par les alluvions qui, lentement mais inexorablement, avaient ensablé le chenal d’accès au port, avaient sans aucun doute très tôt exercé leurs méfaits puisque, en 1299, il est avéré que les députés siégeant à l’Échiquier de Rouen avaient ordonné qu’une tranchée, creusée par les citoyens d’Harfleur pour donner à la Lézarde un nouvel accès à l’estuaire, soit rebouchée. L’effondrement dans la mer de la falaise qui abritait le havre fortifié du Chef-de-Caux, à une date généralement estimée entre 1369 et 1374, allait, incontestablement, accentuer plus encore l’afflux de vase et de galets dont les conséquences, que l’on connaît, allaient entraîner la ruine du havre d’Harfleur et la formation des terrains marécageux sur lequel serait creusé au début du XVIe siècle le port et élevée la ville du Havre. Honfleur, à qui l’on songea un temps pour suppléer les ports de la rive droite défaillant, connut, hélas, bientôt le même mauvais sort. De là à imaginer que, très tôt, pour les Rois de France, les marins, militaires ou civils, les négociants et les armateurs, apparurent le besoin et la nécessité de trouver une solution pérenne à ce problème qui se faisait de plus en plus aigu à mesure que l’estuaire était gagné par les alluvions et que, parallèlement, la taille et, par voie de conséquence, le tirant d’eau des navires ne cessaient d’augmenter.
« Depuis Louis XI, écrit Jean Legoy dans « Le peuple du Havre et son Histoire », la création d’un nouveau port est dans l’air ». Et qui sait si, en mai 1475, lorsque le souverain, profitant d’un voyage en Normandie pour visiter les réparations et fortifications qu’il avait commandées à Harfleur, n’y songeait pas déjà. Toujours est-il que, sur son ordre, une commission est envoyée sur place pour « regarder et visiter les lieux où se pourrait faire un nouveau havre ». Son successeur, Charles VIII, semble avoir fait clairement le choix de Honfleur puisque, en janvier 1493, il ordonne des travaux qui dureront 6 ans en vue de remettre en état les fortifications et les quais du port de la rive gauche de l’estuaire. Plus tard, Louis XII, cousin et beau-père de François d’Angoulême, futur François 1er, confronté au problème posé par l’absence d’abri de la flotte royale, obligée, faute d’une meilleure solution, de mouiller devant Villerville, ne peut pas ne pas en avoir formulé le projet. Sans doute le temps lui manqua-t-il pour pouvoir le concrétiser.
Dans le traité de la marine qu’il remit à François 1er au début de son règne, Antoine de Conflans, capitaine de navire de son état, ayant à son actif de solides états de service sous le règne de Louis XII, avait dressé le panorama des ports de Picardie et de Normandie à l’aube du XVIe siècle. De Calais, de Boulogne, de Dieppe, de Saint-Valéry, de Fécamp et de Rouen, mais du souverain port d’Harfleur, pas un seul mot. Rien non plus concernant Honfleur. Sans doute, à l’heure où était rédigé ce rapport, l’ensablement les avait-il une fois de plus rendus inopérants et Monsieur de Conflans n’avait, de ce fait, pas jugé opportun de les mentionner. Quant aux ports de Leure et du Chef-de-Caux, ils avaient manifestement déjà sombré dans l’indifférence et dans l’oubli…
Depuis longtemps, en fait depuis qu’ils avaient compris que la situation de l’estuaire était entrée dans une phase critique et irréversible, Rouennais, Harfleurais et Montivillons réclamaient à cor et à cri que fut apportée une réponse concrète et pérenne aux entraves que cette situation faisait vivre quotidiennement au commerce maritime dont, non seulement eux, mais le royaume tout entier, avaient à pâtir.
Apparemment, François 1er les a entendus et leur a répondu favorablement, serait-on tentés de dire. Du moins c’est l’impression que cela donne. Mais, en fait, il n’est pas du tout certain que la vision et les objectifs des uns, marchands rouennais et « transitaires » harfleurais, et de l’autre, le Souverain, aient été tout à fait les mêmes. Que demandent les premiers ? Un point d’ancrage, une « tête de pont », une base avancée. Un port d’allège qui se substituera aux ports déficients et qui leur permettra de poursuivre et de développer leurs activités commerciales. Quant au roi, son souci semble être de répondre de la manière la plus appropriée à la menace présumée, anglaise pour l’heure, d’une invasion venue de la mer. Il souhaite l’établissement d’un havre ouvert sur la haute mer, où les navires du royaume pourront sans encombre entrer et sortir du port, quel que soit le temps, quelle que soit l’état de la marée. Un port que l’on puisse tenir à l’abri des dépôts d’alluvions et de vase, et de l’afflux des galets charriés par les courants depuis les proches falaises du pays de Caux.
On s’interroge encore sur ce qui a prévalu à l’heure où il a fallu faire un choix entre les différents sites susceptibles d’accueillir le nouveau port, sur les raisons qui ont motivé la décision qui fut prise en faveur de cette plaine marécageuse et nauséabonde qui était à chaque nouvelle marée submergée par la mer. Était-ce sa position « privilégiée » à la pointe de l’estuaire ? Était-ce parce qu’elle représentait assurément et définitivement le meilleur choix parmi tous ceux qui s’offraient à l’amiral Bonnivet, cet ami d’enfance de François d’Angoulême devenu le proche conseiller de François 1er ? On le sait, Bonnivet et les « autres notables, personnages en ce expérimentés et entendus » portèrent finalement leur choix sur le lieu dit « de Grâce »…
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