Un havre avant Le Havre 2e partie
Je vous invite à découvrir ci-après le second volet du (long) billet que le blog « Il était un havre » avait consacré au premier Havre de Grâce. Vous l’aurez compris, c’est un sujet qui me passionne et ce « havre proche du rivage de la mer » est au cœur du roman sur lequel je suis en train de plancher actuellement.
L'abbé Pleuvri, Historien du Havre dont l'autorité et les compétences ne sauraient être remises en cause, avait affirmé, et ce dès 1769 : « En 1516, on voyait du côté de la jetée du sud, c’est-à-dire du quartier des Barres, qui comprenait aussi la place de la citadelle, grand nombre de cabanes, malgré les outrages de la mer, de sorte qu’insensiblement ce rivage se peuplait de nautonniers, qui vivaient de leur pêche. On était venu les trouver dans cette pauvre habitation, et plusieurs paroissiens d’Ingouville avoient pris des fiefs (ou des Fieffes) des Seigneurs de Graville pour bâtir dans le territoire, et jouir des communes qui étaient aux environs. Pour faciliter l’établissement sur le plus solide de ces marais, la bonté du Roi leur avait accordé des privilèges, et le franc-salé pour dix ans, Telle était, en 1516, la situation de ce rivage où se devaient faire un jour de si grands armements1 ».
De son côté, Alphonse Martin, dans l’ouvrage qu’il a publié à l’occasion du quatrième centenaire du Havre, consacre un long chapitre à ce havre avant Le Havre2. En voici quelques extraits : « Toutefois, à peu de distance de l’écore du marais de Graville et suivant la courbe de ce marais, il existait un grand chemin du Roy partant du château de Graville, passant près de l’église de Leure et du premier havre de Grâce, et aboutissant au Chef-de-Caux (…) Au sud de cette partie rurale de Leure, les quartiers urbains et maritimes s’étendaient le long du rivage jusqu’au Chef-de-Caux (…) Ces derniers quartiers ou hameaux avaient été habités dès le XIe siècle, et surtout aux XIIe, XIIIe et XIVe siècles par les paludiers, marins et bourgeois qui s’y étaient groupés autour de l’église paroissiale de Leure et de la chapelle Notre-Dame de Grâce… »
En dépit de ces divers témoignages, tous aussi intéressants les uns que les autres, le doute demeure et l'incertitude préside néanmoins quant à l'emplacement où se situait précisément ce vieil havre. Nous pouvons, grâce à deux documents « spéciaux », essayer de nous en faire une idée un peu plus plus précise.
Le premier de ces documents est une représentation de la crique de Grâce datée de l’an 15003. On voit clairement un groupe d’habitations regroupées autour d’une chapelle à la pointe sud d’une langue de terre qui s’étend jusqu’à la mer. Est-ce là ce havre ancien évoqué par Jehan de Marceilles, le père du premier chroniqueur havrais, qui déclarait lors de l’enquête de 1532 : « Les terres du nouveau havre étaient de petit prix et le fond de nulle valeur parce qu’aucuns n’y hantaient, ni habitaient, excepté qu’à l’endroit du vieil havre qui estaient en autre lieu que le havre neuf4 ».
Le second document est un plan de la plaine d'Ingouville, Graville et Leure au commencement du XVIe siècle, établi par Alphonse Martin et H. Saunier, figurant dans l'ouvrage qu'Alphonse Martin consacra au IVe centenaire du Havre. Les auteurs de ce plan y ont figuré les futurs quartiers Notre-Dame et Saint-François, et, à l'est des criques, un espace de terre encerclé de bras d'eau qu'ils ont dénommé « Le lieu de Grâce ». On y reconnaîtra une certaine similitude avec le document précédemment cité, figurant quant à lui parmi les Manuscrits retrouvés de Jacques-Augustin Gaillard.
Alors, est-ce là l'emplacement de ce havre qui a précédé le port dont l'établissement fut décidé par François 1er en 1517 ? Ou pas ? Ce havre de Grâce originel a-t-il réellement existé ? Ou n'est-ce qu'une vue de l'esprit des chroniqueurs de l'Histoire du Havre ? Une chimère ? Un mirage surgi au milieu des marais, comme il peut parfois en surgir au milieu des sables du désert ? Un rêve éveillé, collectif, partagé ?
Quoi qu'il en soit, la question se devait d'être posée, sans toutefois que l'on puisse y apporter une réponse formelle et définitive. Et le vieil havre restera sans aucun doute à jamais drapé du voile opaque de ses mystères. Celui de son ancienneté, de son emplacement précis et du rôle qui fut le sien au cours de ces siècles qui précédèrent l'établissement d'un nouveau port en 1517. Le doute subsistera toujours, on peut hélas le craindre, même s'il parait évident que l'homme s'établit à demeure très tôt sur le rivage de l'estuaire. Il restera à chacun d'entre nous, à ceux qui le souhaitent en tout cas, de se faire sa propre opinion sur la question.
1 « Histoire, antiquités et description de la ville et du port du Havre de Grâce, avec un traité de son commerce », Jacques-Olivier Pleuvri, 1769.
2 « IVe centenaire du Havre – Origines du XIIe au XVIe siècle », Alphonse Martin, 1917.
3 Donc quelques années avant la création « officielle » du Havre, reproduite à la page 41 dans « Les manuscrits retrouvés de Jacques Augustin Gaillard » (Hervé Chabannes, Éditions PTC, 2006).
4 Enquête ordonnée en 1532 par François Ier dans le but de dédommager le seigneur de Graville du préjudice subi par le rattachement du Havre au domaine royal.
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