L'intrigant Monsieur Durand 2ème extrait
Les trois joyeux compères sortirent du cabaret Au grand seigneur prenant du café qui avait pignon sur le Grand Quay à une heure avancée de la nuit. Pour dire vrai, il faut bien admettre qu’ils ne s’étaient pas contentés de boire du café. Deux d’entre eux n’avaient eu d’autre solution pour parvenir à conserver une position vaguement verticale que de se cramponner aussi fermement qu’ils en étaient capables au troisième. Ce dernier avait, semblait-il, un peu mieux supporté les libations nocturnes que ses deux camarades. Peut-être avait-il ingurgité une moindre quantité de gnôle que ses compagnons.
D’une démarche erratique, ils divaguèrent un long moment sur le Grand Quay, louvoyant, tanguant, un coup à droite, un coup à gauche, faisant deux pas en avant, un pas en arrière, manquant à moult reprises de chuter du quai et de prendre un bain forcé et sans doute fatal dans les eaux noires et glaciales du port. Toutes les tentatives du petit vent frais qui balayait la cité ce soir-là pour dissiper les brumes de leur conscience avaient été totalement vaines.
Ils se traînèrent ainsi comme ils le purent, titubant, trébuchant, vociférant, hurlant, braillant, chantant à tue-tête. Des chansons à boire bien évidemment. Le moindre pavé disjoint, le plus petit accident de terrain, la plus petite ornière, prenaient instantanément des allures de menace, devenaient un redoutable piège, le plus sournois des obstacles. Maintes fois, ils avaient trébuché, manqué d’extrême justesse la chute, mis un genou à terre, s’étaient relevés laborieusement, douloureusement.
Le virage à angle droit entre le Grand Quay et le Petit Quay avait été des plus délicats à négocier. Et que dire de leur progression sur le pont étriqué qui enjambait le bassin, si ce n’est que cela avait failli être dix fois, vingt fois, leur dernière traversée…
Quand ils parvinrent sur le Quay de Marie Motte, ils firent une énième station sur leur interminable chemin de croix. Ils s’étaient en effet arrêtés un nombre incalculable de fois, de place en place, qui pour satisfaire un besoin naturel, qui pour vomir tripes et boyaux, qui pour déclamer d’une voix de stentor tout le mal qu’il pensait de Monsieur de Montbert, le major de la ville ou pour envoyer à tous les diables Monsieur de Bruchié, le commandant de la grosse tour. L’alcool donnait vraisemblablement libre cours à une rancœur nourrie de longue date envers les intéressés…
Les planches de bois brut dont était constitué le quai, mal ajustées et déformées par des années d’intempéries et de tempête tendaient en travers de leur chemin chaotique leurs creux et leurs bosses, autant de chausse-trappes qui les envoyèrent encore à plusieurs reprises à terre. Ils venaient tout juste de se relever de leur dernière embûche qu’ils s’immobilisèrent soudain, recouvrant subitement une infime parcelle de cette lucidité qui les avait lâchement abandonnés depuis quelque temps.
Sous leurs yeux médusés, là-bas, au bout du quai, des silhouettes obscures se coulaient dans la nuit, tels des fantômes, se livrant à un bien étrange ballet, sous un rayon de lune blafarde accroché dans un ciel d’encre. Les ombres diffuses s’animaient dans un va-et-vient ininterrompu entre l’appontement et l’un des navires qui y étaient accostés. Bien malgré eux, ils ne voyaient plus que cela, même s’il leur fallait pour cela écarquiller les yeux, s’accommoder de l’opacité des ténèbres ambiantes. Autour d’eux, tout le reste s’était brusquement effacé, les bateaux de toutes tailles qui se balançaient et s’entrechoquaient doucement au rythme de la houle, le bruit prégnant du ressac et de ses caresses viriles au ponton et au quai, les grincements sinistres et menaçants des planches fatiguées et vermoulues par des décennies de service, la proximité des remparts de la citadelle dont les contours se dressaient non loin de là.
Plus rien n’existait que ces ombres mouvantes, cette charrette attelée dont le flanc luisait doucement dans la pénombre et ce navire relié au quai par deux étroites passerelles sur lesquelles ces mystérieux individus s’engageaient à intervalle régulier, celle de droite pour y monter, celle de gauche pour en descendre.
Hélas pour eux, l’euphorie consécutive à une prise immodérée d’alcool fort se marie plutôt mal avec la prudence qui devrait commander à tout individu la plus élémentaire des sagesses lorsqu’il se trouve en présence d’agissements suspects. La preuve ne tarda guère à leur en être apportée. Faisant fi de toutes précautions, ils s’étaient, petit à petit, pas après pas, presque malgré eux, rapprochés, sans doute trop, de la scène où se jouait cette pantomime tout aussi étrange que discrète. La curiosité, c’est bien connu, est un très vilain défaut et, tel un aimant, elle les avait attirés vers ces insolites noctambules dont des intrus comme eux, témoins de quelque inavouable manège, avaient peut-être tout à redouter.
Et ce qui devait arriver arriva. Leur emportement coupable leur valut d’attirer l’attention sur eux. Ils s’étaient assurément trop avancés, se mettant un peu trop à découvert, avaient péché par excès d’indiscrétion et d’imprudence.
— Qu’est-ce que vous faites là ? tonna soudain une voix tranchante comme le fil d’une épée.
Une voix qui les glaça sur place. Surprise. Effroi. Panique. Que faire ?
Comme une seule, les ombres en mouvement s’étaient figées et détournées de leurs occupations. Avec un ensemble parfait, elles se redressèrent et se tournèrent dans leur direction, soudain menaçantes.
Une silhouette sinistre s’approcha de nos joyeux drilles, avant d’amorcer presque aussitôt un brusque mouvement de recul, vraisemblablement incommodé par l’odeur mêlée d’alcool et de vomissure qui saturait l’air autour des trois fêtards.
— Oh, oh ! fit l’homme avec une grimace de dégoût qui resta prisonnière des ténèbres. Je vois à qui j’ai affaire.
Il tendit le bras en direction de la passerelle par laquelle le trio était venu peu de temps auparavant.
— Dégagez ! tonna-t-il encore d’une voix qui ne tolérait nulle réplique. Dégagez, fichez le camp. Allez cuver ailleurs…
D’autres ombres inquiétantes s’étaient approchées. Même si les trois noceurs ne voyaient rien de leurs traits plongés dans l’obscurité, leur attitude ne laissait aucun doute quant à leurs intentions. Au bout des bras de certains, d’étranges éclairs luisaient furtivement, reflétant un rayon de lune que le métal de leurs lames parvenait à capturer l’espace d’une seconde. Des couteaux dont les propriétaires n’hésiteraient certainement pas à faire usage s’ils ne déguerpissaient pas rapidement.
La prudence et la sagesse qui leur avaient cruellement faussé compagnie au moment précis où elles leur auraient été de la plus grande utilité leur revinrent subitement au triple galop. Retrouvant instantanément leur conscience, leur lucidité, leur équilibre et leur vélocité, les trois firent promptement demi-tour sans demander leur reste. Trop heureux de s’en tirer à si bon compte…
Totalement dégrisés pour le coup, les trois gaillards traversèrent le bassin dans l’autre sens, se retournant néanmoins fréquemment pour s’assurer qu’ils n’avaient pas été suivis. Après tout, rien ne les assurait que les fantômes du Quay de Marie Motte n’avaient pas nourri quelque regret de les avoir laissés s’en retourner comme ils étaient venus et que, soucieux de réparer leur erreur, ils s’étaient peut-être lancés à leur poursuite pour éliminer définitivement ces témoins malvenus, potentiels délateurs.
Fort heureusement pour eux, il n’en fut rien. Toutefois, ils ne recouvrèrent tout à fait une complète quiétude qu’une fois qu’ils eurent repris pied sur le Grand Quay. Ils purent enfin s’accorder une halte, reprendre leur souffle. Tenter de remettre un semblant d’ordre dans leurs idées. Faire le point sur ce qu’ils venaient de vivre. L’un comme l’autre ne cessait de s’interroger sur ce qu’ils avaient vu.
— Bon sang ! fit l’un d’eux. Alors là, c’est pas banal.
— T’as raison, lui rétorqua son voisin. C’est pas banal.
Certes, ils habitaient depuis fort longtemps la ville de Grâce et en vieux habitués des virées nocturnes qu’ils étaient, ils n’ignoraient pas qu’il se passait souvent des choses bizarres sur les quais du port. Et que la nuit était particulièrement propice à tous les trafics.
— Ce n’est pas à vous que je vais apprendre qu’il est fréquent que des marchandises de contrebande soient déchargées des navires au plus profond de la nuit, reprit le premier.
Il marqua un long temps de silence. Il semblait s’être réfugié dans ses pensées. Sans doute revivait-il la séquence à laquelle ils avaient assisté malencontreusement quelques minutes plus tôt. Sans doute avait-il toujours autant de difficulté à croire ce que ses yeux avaient vu.
— En tout cas, pour ma part, reprit-il au bout d’un moment, c’est bien la première fois que j’assiste au chargement d’un navire en pleine nuit…
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