Les émeutiers du Grand Quay, extrait N°2
Après avoir salué un à un les échevins présents dans la salle du conseil, celui qui était l’émissaire et l’ami du député du Tiers État vint s’asseoir, sans même attendre qu’on l’y autorise, sur le siège laissé vacant par Pierre Duval, qui avait repris son poste d’observation, devant la fenêtre. Le long et pénible voyage dans l’inconfort de la diligence l’avait épuisé et son corps tout entier n’était plus que souffrance.
— Messieurs, mes chers amis, les nouvelles que je vous rapporte de la capitale sont catastrophiques, commença-t-il. Les événements qui agitent actuellement Paris sont dramatiques…
Sa voix n’était qu’un souffle. Tous, échevins comme délégués des émeutiers, retenaient leur souffle. Chacun avait fort bien compris que l’heure était gravissime. Que le messager de Begouen était le dépositaire des plus terribles informations. Qu’il avait revêtu pour leur faire cette visite les atours d’un oiseau de mauvaise augure.
Et, déjà, sans doute accablé par la gravité des révélations qu’il s’apprêtait à faire, l’émissaire s’était interrompu, semblait chercher ses mots.
Tous les regards convergeaient dans sa direction, suspendus à ses lèvres, attendant fiévreusement qu’il se décide enfin à parler.
Ce que Lemonnier, la mort dans l’âme, se résolut finalement à faire.
— Le peuple de Paris a pris les armes, annonça-t-il. Avant-hier, 14 juillet, les révoltés se sont emparés de la Bastille, de ses fusils et de ses canons. Les têtes du gouverneur Launay et de plusieurs de ses officiers ont été promenées dans les rues de la capitale, au bout de piques, après que les émeutiers les eurent décapités. Les Parisiens ont désormais le contrôle de la ville et de nombreux gardes nationaux se sont rangés à leurs côtés. C’est un bain de sang. Une véritable insurrection…
Le choc était rude. Abasourdis, anéantis par ces révélations, les édiles accusaient le coup. La consternation et l’angoisse s’étaient emparées d’eux. L’ombre des événements havrais de ces derniers jours planait au-dessus de la salle sur laquelle s’était soudain abattu un silence de plomb.
Dans leur coin, les échevins échangeaient de longs regards, incrédules, sans oser prononcer la moindre parole. Les propos de Thomas Lemonnier résonnaient dans toutes les têtes, certes, mais elles prenaient pour les représentants du peuple havrais une tonalité toute particulière.
C’est cet instant que le destin avait choisi pour l’entrée en scène d’un officier de la milice. Haletant, transpirant, l’homme fit irruption dans la pièce. Alors que tous les regards convergeaient dans sa direction, il s’approcha de Duval, lui murmura quelques mots à l’oreille.
Pâle comme un linge, le premier magistrat de la ville s’avança vers ses collègues. Tous ses membres tremblaient de colère rentrée. La prunelle de ses yeux étincelait des mille flammèches qui s’y consumaient.
— Il y a une heure à peine, tandis que nous parlementions avec ces gens…
Il désignait de son index tendu la délégation conduite par Provot.
— … Certains de leurs semblables se sont livrés impunément au pillage et au saccage de trois moulins à blé et de leurs magasins sur le perrey… lâcha-t-il d’une voix terne.
— Je vous avais pourtant bien mis en garde, aboya Delahaye.
Sa voix, implacable, s’était abattue comme le marteau sur l’enclume.
— Je vous l’avais bien dit, enchérit-il. Nous avons affaire à un ramassis de gredins, de fripouilles, de bandits de grand chemin, dont le seul but est de détruire la cité et de ruiner l’économie locale.
Probablement colportée par les autres voyageurs de la diligence, la nouvelle des événements parisiens ne tarda pas à faire le tour de la ville. Et à parvenir sur la place d’Armes. Comme une traînée de poudre, elle se propagea, de bouche-à-oreille, dans les rangs serrés des manifestants. Au bout de quelques minutes, plus personne n’en ignorait le moindre détail.
C’est vraisemblablement l’une des raisons pour lesquelles une fantastique ovation salua la sortie des douze délégués, dont la surprise se lisait dans les regards étonnés. Ils mirent de longues minutes à comprendre ce qui leur valait ce débordement d’enthousiasme. Tout s’éclaira finalement lorsqu’ils surent que ceux qui les attendaient dehors avaient été mis au courant de la révolte parisienne.
Ils s’avançaient péniblement, pied à pied, vers le centre de la place. Provot et les autres, à sa suite, s’ouvraient un passage à grands renforts de coup d’épaules et de coudes, fendaient la foule en liesse qui chantait, hurlait, dansait tout autour d’eux.
Quand ils eurent enfin atteint le centre de l’esplanade, Provot remarqua tout de suite que les armoiries qui l’ornementaient avaient subi d’importantes dégradations, celles du Roi et celles du gouverneur tout particulièrement.
À présent juché sur la margelle de la fontaine, Provot avait levé les mains au ciel dans un grand geste circulaire pour obtenir le silence. Ce qui ne fut pas chose aisée. Longtemps, il crut que l’euphorie communicative qui s’était emparée du peuple havrais serait plus forte que la volonté des manifestants d’écouter le compte-rendu de leur rencontre avec les échevins.
— Mes amis, mes amis, commença-t-il néanmoins en dépit des hurlements et des chants qui subsistaient ici ou là. Notre combat n’aura pas été vain. L’assemblée municipale vient de fixer le prix du pain demi-blanc, comme nous le demandions, à 24 sols les 12 livres…
La fin de sa phrase fut couverte par une formidable acclamation. La foule des pauvres gens se remit à hurler, à chanter et à danser. Des centaines de poitrines reprenaient à l’unisson les chants de victoire. Des rondes s’étaient spontanément formées, entraînant dans leur sillage hommes, femmes et enfants. L’instant était magique et semblait devoir se prolonger indéfiniment.
Ceux qui étaient présents sur la place d’Armes n’avaient pas connaissance à ce moment-là des exactions commises par une partie d’entre eux sur le perrey. Ils avaient donc pu tout à loisir savourer ce qu’ils considéraient, sans doute à juste titre, pour une victoire qui s’était soldée par un accord durement négocié sur l’abaissement du prix du pain. Pour beaucoup d’entre eux, c’était une existence précaire, le chômage et la cherté de la vie qui les avaient conduits à se révolter contre ceux qu’ils estimaient responsables de leur situation et ils n’aspiraient qu’à reprendre le cours commun de leur vie. Que rien ne viendrait remettre en cause cette belle paix civile retrouvée…
Provot n’avait pas omis de dire que, sans l’écoute et le soutien que leur avaient accordés Eustache, Lestorey de Boulongne et quelques autres, sans les propositions de ces derniers, il n’était pas du tout certain que l’entrevue se soit terminée d’aussi belle manière.
« Si ce n’avait pas été le cas, que serait-il advenu ? », ne pouvait-il s’empêcher de s’interroger.
Il n’eut pas le temps de trouver une réponse à cette question, si tant est qu’il y en eût une…
C’est à cet instant précis que tonna le premier coup de canon.
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