Extrait de " La cité ancrée dans les nuages "
Le spectacle qu’il découvrit bientôt ne laissait la place à aucun doute. Sous ses yeux, une jeune femme était aux prises avec trois individus, des militaires qui, comme lui, portaient des rudiments d’uniforme de la garnison espagnole. Elle leur opposait une farouche résistance, se débattait avec une énergie extraordinaire, distribuant à la volée coups de pieds et coups de poings, griffant et mordant. Cependant, il était clair que ses forces s’épuisaient peu à peu. À chaque seconde qui passait, sa défense se faisait moins vigoureuse et Diego se rendit vite compte qu’était proche le moment où ses agresseurs allaient parvenir à leurs fins.
— Lâchez-la ! s’entendit-il ordonner.
Cette voix puissante qui avait déchiré la nuit, tranchante, autoritaire, ne souffrant aucune réplique, Diego ne la connaissait pas. Une chose était certaine, ce n’était pas la sienne. Mais le temps lui manquait pour s’interroger à propos de cette nouvelle singularité.
Cette voix inconnue qui surgissait du plus profond de ses entrailles réitéra.
— Lâchez cette fille immédiatement !
La chape de ténèbres qui baignait l’endroit était bien plus sombre et lugubre encore que la grande place qu’il venait de quitter. Cependant, le jeune soldat voyait les quatre protagonistes comme en plein jour. Curieusement, il ne paraissait pas s’étonner le moins du monde de cela non plus.
L’un des trois hommes, celui qui semblait être le plus âgé, avait lâché sa victime pour faire face au nouvel arrivant. À la vue de l’uniforme qu’il reconnut aussitôt, un rictus horrible, qu’il voulait probablement être un sourire, déforma son visage bestial. Une longue cicatrice prenait naissance sur sa tempe gauche et lui barrait la joue de haut en bas jusqu’à la base de la mâchoire.
— Viens, joins-toi à nous, hurla-t-il en faisant un large geste du bras en guise d’invite. Viens donc, quand il y en a pour trois, il y en a pour quatre.
— Vous n’avez pas bien compris ce que j’ai dit. Je vous ordonne de la lâcher immédiatement.
Devant tant de calme et de détermination, les trois hommes semblaient indécis. N’était-ce là qu’une posture ? Une attitude destinée à donner le change ? Jusqu’où le garçon qui leur faisait face était-il prêt à aller ? Ils n’allaient tout de même pas se laisser impressionner par ce gringalet sorti de nulle part. Et puis, ils étaient trois et lui était seul. Lui régler son compte ne devrait pas trop leur poser de problème. La fille, c’est sûr, en profiterait peut-être pour leur échapper. Raison de plus pour se défouler sur ce jeune coq un peu trop sûr de lui à leur goût…
S’arc-boutant aussi fermement que possible sur des jambes dont il ne parvenait que difficilement à maîtriser le tremblement, Diego s’était planté devant les trois hommes, comme pour les défier. Sans même y penser, sa main droite s’était refermée sur le manche de la dague qu’il portait à la ceinture. Sa seule, unique et ô combien dérisoire arme…
Avec un hurlement de bête féroce, le plus jeune des trois soudards se jeta, tête et torse en avant, dans sa direction. La soudaineté de l’attaque avait totalement surpris Diego et seul le réflexe qui lui avait fait faire un pas de côté lui permit d’éviter le coup mortel que lui destinait son adversaire. À la vitesse de l’éclair, la dague avait surgi dans son poing. L’homme s’effondra sans un cri, atteint en plein ventre. Son crâne fit un bruit sourd lorsqu’il heurta l’angle aiguisé d’un mur de blocs de granit.
La stupeur et l’incrédulité s’étaient peintes sur le visage des deux autres. Ils semblaient s’être pétrifiés. Manifestement, le doute et l’incompréhension s’étaient emparés d’eux et ils devaient hésiter sur la conduite à tenir. Déjà, la surprise de voir un de leurs congénères prendre fait et cause pour une indienne les avait plongés dans un abîme de perplexité. En plus, celui qui leur faisait face ne semblait guère enclin à passer son chemin…
Un curieux mélange de surprise et d’espoir s’était allumé dans le regard de la jeune indienne.
Elle ignorait totalement les raisons qui avaient bien pu pousser un viracocha à venir lui porter secours, mais elle décida promptement qu’il ne servirait à rien de perdre trop de temps à chercher une réponse à cette question. Lisant le désarroi et l’indécision dans les yeux de ses agresseurs, elle avait très vite compris qu’elle n’aurait sans doute jamais une seconde chance de leur échapper. Et ils n’eurent aucune réaction lorsque la jeune femme, rassemblant toutes ses forces et son énergie, s’était extirpée de leurs griffes avec la vivacité d’un félin et s’était mise à courir vers celui que seuls les dieux avaient pu conduire jusqu’à elle.
Diego vit se précipiter dans sa direction une fine silhouette qui flottait dans une longue robe blanche finement tissée et brodée. Sa coiffe ciselée dans l’or le plus pur, ses bagues et ses colliers jetaient des éclats de lumière dans l’obscurité de la nuit péruvienne. Le jeune homme n’eut pas le temps de mener plus avant ses observations. En quelques foulées vigoureuses, la jeune fille était parvenue à sa hauteur et, sans un seul mot, pas plus qu’un regard, elle lui avait saisi la main et l’entraînait à sa suite hors de la ruelle obscure. Surpris, Diego avait lâché la dague dont le bruit mat, lorsqu’elle rencontra le sol, se répercuta sur chaque pierre, leur sembla-t-il, à l’infini.
— Il est mort ! Tu l’as tué…
Le hurlement, lourd de rage et de menaces, avait transpercé la nuit froide. Les deux militaires n’avaient pas tardé à recouvrer leurs esprits. Le bruit caractéristique des épées que l’on tire de leurs fourreaux leur parvint, comme la promesse d’une vengeance immédiate et impitoyable.
— Vous allez payer ça ! clama encore une seconde voix, glaciale et menaçante.
Les deux fuyards couraient à présent à perdre haleine dans les rues désertes du Cuzco.
Derrière eux, le bruit des bottes et les vociférations leur apprirent que les deux malfrats s’étaient élancés à leur poursuite. L’indienne courait toujours devant Diego. Connaissant parfaitement la ville, elle s’engouffrait sans l’ombre d’une hésitation dans le dédale des ruelles étroites de la vieille capitale inca.
Las, en dépit de leur course éperdue, les cris et les pas de leurs poursuivants se rapprochaient singulièrement. La soif de vengeance et la folie meurtrière qui les habitaient avaient décuplé leurs forces et semblaient leur avoir donné des ailes. L’étau se resserrait de plus en plus. Poursuivis et poursuivants savaient que l’issue était imminente à présent…
Jetant de fréquents regards inquiets par-dessus son épaule, Diego s’efforçait de suivre comme il le pouvait celle qui le précédait. À bout de souffle, il avait le cœur au bord des lèvres, les jambes lourdes et douloureuses. Il lui semblait que sa poitrine allait éclater d’un instant à l’autre.
Devant lui, la jeune indienne paraissait inépuisable. Sans laisser entrevoir la moindre manifestation d’inquiétude, encore moins le plus petit signe de fatigue, elle courait inlassablement, sans jamais infléchir sa course. De toute sa vie, il ne se souvenait pas avoir couru aussi vite et aussi longtemps. D’ailleurs, il ne s’en serait jamais cru capable et il se demanda un instant où il était allé puiser autant de forces et de souffle. Et la main de la jeune femme, qui serrait fermement la sienne, l’entraînait inexorablement.
C’est alors que, tout à coup, au détour d’une ruelle plus étroite encore que les autres, les deux fuyards se trouvèrent cernés de tous côtés par de hautes murailles de pierres colossales qui leur barraient le passage. Leur fuite effrénée allait probablement s’arrêter là, dans cette impasse où la mort semblait leur avoir donné rendez-vous…
Sur leurs traces, leurs poursuivants s’étaient encore rapprochés. D’une seconde à l’autre, ils allaient surgir à l’extrémité de la ruelle qui s’était refermée sur eux comme un piège mortel. Diego et la jeune femme, qui ne lui avait pas lâché la main, s’étaient immobilisés au pied du mur cyclopéen qui se dressait face à eux. Les yeux horrifiés du jeune homme cherchaient désespérément une issue. En vain… Il n’y en avait pas.
« Un cul-de-sac ! songea-t-il au comble du désespoir. Cette fois, nous sommes bel et bien fichus…
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