Extrait de " L'intrigant Monsieur Durand "
Turgot marqua une nouvelle pause. Par la pensée, il revivait cette réunion mouvementée qu’il avait quittée, las et indécis, quelque temps plus tôt.
— Le conseil, je vous prie de croire, dit-il enfin, s’est déroulé dans une ambiance que je n’hésiterai pas à qualifier d’exécrable. Entre ceux qui veulent que soient portées aide et assistance aux colonies anglaises d’Amérique et ceux qui, plus prudents à juste titre, redoutent que ce soutien ne débouche sur une nouvelle guerre généralisée. Jusqu’à l’Espagne qui ne serait pas hostile à l’ouverture d’un nouveau conflit dont elle pourrait se servir pour solder son contentieux avec le Portugal…
— Si vous me permettez de m’exprimer au nom des armateurs et des négociants havrais, je maintiens qu’une nouvelle guerre avec l’Angleterre serait malvenue et hasardeuse, ne put s’empêcher d’insister Begouen. Y sommes-nous vraiment prêts ? Avec les conséquences désastreuses que cela va à nouveau avoir sur notre commerce alors que l’on ne s’est pas encore totalement remis du profond préjudice causé par le dernier conflit ? Mais, bien entendu, c’est une décision qui ne m’appartient pas. Qu’en pense Sa Majesté ?
— Le roi, je ne saurais le dire, répondit Turgot avec un haussement de sourcils évocateur. Mais monsieur de Vergennes, c’est certain, ne semble pas défavorable à une aide raisonnable aux colons d’Amérique.
— Ce serait prendre un risque inconsidéré ! s’emporta Begouen. Imaginez les répercussions qu’aurait une nouvelle guerre sur nos affaires. Nous n’avons pas besoin de cela. Elles sont déjà bien assez difficiles comme cela…
Ce cri du cœur avait fait naître un large sourire sur les lèvres du ministre. Un hochement de tête plus tard, sa réponse se fit rassurante.
— Si cela peut vous être d’un peu de réconfort, je n’imagine pas un seul instant Sa Majesté entreprendre quelque action que ce soit de nature à nous brouiller avec nos « amis anglais », comme vous dites. Malgré tous les désagréments occasionnés par le traité de 1763, et le droit de regard qu’exerce la flotte d’Albion sur toutes nos activités maritimes, le roi est très soucieux de ménager leur susceptibilité et je ne le vois vraiment pas se lancer dans une entreprise pour le moins aventureuse dont l’issue risquerait fort de nous attirer les foudres du souverain britannique.
Les paroles de Turgot, si elles se voulaient apaisantes, ne rassuraient qu’à demi le négociant havrais. Certes, le roi Louis le seizième était plutôt d’une nature prudente. Une frilosité excessive, même, si l’on écoutait ce que d’aucuns n’hésitaient pas à exprimer sous le manteau. Mais que dire de ses ministres ? Certains d’entre eux ne cachaient pas leur esprit revanchard, leur envie d’en découdre avec nos voisins d’outre-Manche, de leur faire connaître le goût de la déroute qu’ils nous avaient trop souvent assénée par le passé. Les brimades et les humiliations qu’il leur avait fallu endurer à l’issue de cette récente guerre, encore bien présente dans les mémoires, qui avait précipité le pays dans la misère et dans la honte, avaient nourri en eux durant toutes ces années des sentiments de haine et de rancœur. Un désir de réparation qu’il leur tardait d’assouvir.
Vergennes et Maurepas figuraient sans aucun doute en tête de ceux qui n’attendaient qu’une occasion, prêts à saisir le moindre prétexte. Et les velléités animant les colons américains à l’encontre de la métropole anglaise risquaient fort de représenter à leurs yeux ce signal qu’ils attendaient tant. À coup sûr, pour eux, c’était l’opportunité qu’ils appelaient de tous leurs vœux. Et leur habileté à entraîner le roi sur leur terrain, à l’amener à se ranger à leurs vues, à influencer son jugement et ses prises de décision, n’était un secret pour personne. Et, comme tout le monde, Begouen en avait entendu parler. Et le redoutait…
Chemin faisant, au fil de leur conversation, les deux hommes étaient remontés vers le château. Le temps pour Begouen d’admirer brièvement l’harmonie de la façade d’une symétrie parfaite, ornementée de ces colonnades d’inspiration mythologique dans laquelle s’ouvraient de larges et hautes fenêtres cintrées, les moulures de la balustrade courant le long de la terrasse-promenade, et les voici pénétrant dans la fastueuse galerie des Glaces.
Ils déambulaient sans véritable but au milieu de tous ces gens, affairés, pressés, qui les croisaient sans même les voir. Leur conversation avait pris une tournure totalement badine. Au milieu de cette cohue indescriptible, ils virent tout à coup s’avancer dans leur direction un homme dont le costume, d’une coupe et d’une richesse éclatantes, était incontestablement la marque d’une personne de qualité. Begouen ne put s’empêcher d’être impressionné devant l’élégance et la grâce naturelle du personnage dont le justaucorps, les culottes courtes resserrées au genou et la longue veste de brocart épousaient à la perfection la silhouette.
Le ministre se pencha en direction de son voisin et lui souffla un nom à l’oreille.
Avant d’ajouter sur le ton de la confidence :
— Ces derniers temps, il passe beaucoup de temps à la cour. C’est louche. Je me demande bien pour quelles obscures raisons…
Begouen tourna un regard interrogateur vers son interlocuteur.
— N’est-ce pas l’auteur de cette pièce en vogue à laquelle je suis allé assister pas plus tard qu’avant-hier au soir à l’Opéra royal où l’on en donnait représentation ?
— Si fait ! lui rétorqua le ministre. Quand on connaît le bonhomme, il est clair que sa présence entre ces murs est due à des motifs inavouables…
Le regard de Begouen croisa un furtif instant celui de l’homme qui venait à leur rencontre. L’individu les avait croisés, la tête droite, dressée, fière. Les traits du visage d’une étrange finesse. Les yeux vifs et mobiles. Des lèvres fines et entrouvertes sur lesquelles se dessinait un sourire poli teinté d’ironie et d’une certaine forme de suffisance. Bien malgré lui, le négociant n’en finissait pas d’être impressionné. Sous le charme, même, d’une certaine façon.
« Voilà un visage que je n’oublierai pas de sitôt », songea-t-il.
Il prit soudain conscience que, durant ce temps, le contrôleur général des finances avait continué à s’adresser à lui. En pure perte, hélas. Accaparé par l’attitude altière de l’homme dont ils avaient, par le plus grand des hasards, croisé le chemin, il n’avait rien entendu de son propos…
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