Extrait : "Les émeutiers du Grand Quay"
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Comme à l’habitude, la rue Saint-Michel était très animée.
Face à l’église Notre-Dame, la diligence de Paris était à l’arrêt devant les bureaux des Messageries Royales. Les chevaux avaient été dételés et menés à l’écurie où leur étaient promis des soins et un repos bien mérité.
Au moment précis où Jean-François arrivait au niveau de cette esplanade que les Havrais appelaient Place des Cannibales, une pluie fine et pénétrante s’était mise à tomber. Et, pour couronner le tout, les rafales d’un vent violent et glacial, venu de la mer, avaient entrepris de balayer méthodiquement la chaussée. Les bourrasques qui s’étaient brusquement abattues sur les pavés disjoints étaient d’une telle fureur qu’en quelques instants, la rue s’était vidée des nombreux passants qui y déambulaient. Même les ouvriers avaient laissé en plan leurs activités pour se mettre à l’abri sous un porche ou sous la devanture d’une boutique, abandonnant leurs colis ou leurs outils aux caprices des éléments déchaînés qui paraissaient redoubler d’intensité à chaque seconde.
Jean-François retrouva Jérôme devant les locaux des Messageries Royales, sous l’abri opportun de la porte cochère de l’édifice. Les deux amis s’y étaient donné rendez-vous. Comme l’immense majorité des Havrais, le jeune garçon se passionnait pour les événements versaillais et, chaque jour, en fin d’après-midi, il venait aux nouvelles. Même si les messages de Jacques-François Begouen étaient avant tout destinés aux échevins et aux négociants, l’essentiel de ses rapports quotidiens était porté à la connaissance des citadins. Il arrivait même souvent que ces informations, lorsque celles-ci étaient d’importance, soient affichées aux quatre coins de la ville.
— Autant te dire tout de suite que les nouvelles ne sont pas terribles.
La mine défaite, le jeune garçon venait tout juste de ressortir des Messageries.
— Le Roi s’obstine dans son refus de laisser les trois ordres siéger ensemble dans la grande salle des Menus Plaisirs. Il a cédé aux pressions des nobles et du clergé en entérinant le vote par ordre qui avantage bien évidemment ces beaux messieurs. Et devant ce nouvel affront public, les députés du peuple refusent légitimement de siéger et de délibérer.
Les poings serrés, il eut une mimique qui fit sourire Jean-François. Sans doute entendait-il manifester ainsi son soutien sans réserve aux positions exprimées par le Tiers État.
— Les travaux des États Généraux sont totalement bloqués. Qui peut dire aujourd’hui combien de temps cela va durer ? Il faudrait pourtant amener les nobles et les curés, d’une façon ou d’une autre, à revenir à plus de raison et de bon sens. Mais, cela, seul le bon Roi Louis le seizième a le pouvoir de le leur imposer. Et, visiblement, Sa Majesté n’est guère empressée de le faire…
La voix du garçon était chargée d’une profonde émotion. Une flamme d’enthousiasme et d’espoir conjugués s’était allumée dans son regard. Il vivait avec une intensité extraordinaire au rythme des événements de la cour. À distance, il suivait et partageait chaque minute de lutte et d’espérance, d’échec, d’humiliation et de désillusion des députés du Tiers État dont il avait bien naturellement, dès les premières heures, épousé la cause.
— Même si on ne compte dans leurs rangs aucun paysan, pas un seul artisan, pas plus d’ouvriers, mais uniquement des nantis, des bourgeois, des marchands, des négociants, des magistrats, ils incarnent malgré tout notre volonté farouche de réformer l’État, la société et les lois, ne crois-tu pas ?
Aussi subitement qu’elle s’était invitée, la pluie s’en était repartie. Les gros nuages qui avaient survolé de longues minutes la cité semblaient avoir finalement choisi d’aller déverser leur cargaison liquide sous d’autres cieux. Même les rafales de vent avaient considérablement ralenti leur course effrénée.
Peu à peu, les gens avaient repris le cours de leurs activités. Toutefois, rendus prudents plus que de raison, sans doute le fruit d’une longue expérience, nombreux étaient ceux qui ne cessaient de lever vers le ciel des yeux inquiets. Ce ne serait assurément pas la première fois que les éléments célestes, capricieux par essence, s’amuseraient ainsi avec leurs nerfs.
Au centre de la rue Saint-Michel, un attroupement s’était spontanément formé autour d’un groupe d’hommes et de femmes qui venait d’arriver. Aux passants, tantôt indifférents, tantôt enthousiastes, les nouveaux venus distribuaient une feuille de papier imprimée dont les gros caractères attiraient irrésistiblement les regards.
Intrigué, comme tant d’autres, Jean-François s’était approché discrètement.
Jérôme, qui l’avait suivi de près, fit les présentations.
— Jean-François, je te présente Charles Gamot, écrivain public de son état.
Il désignait celui qui paraissait être le chef du petit groupe.
— Charles est membre du mouvement pour l’abolition de l’esclavage. Il a même fondé la section havraise de la Société des Amis des Noirs. Ses maîtres à penser s’appellent Montesquieu, Voltaire, Condorcet. Et, depuis peu, Monsieur de La Fayette qui, depuis son retour triomphal des Amériques, s’est fait l’ardent porte-parole de l’abolitionnisme.
De taille et de corpulence moyenne, Charles Gamot portait avec une certaine élégance des vêtements modestes, mais propres et en bon état. Son visage rond et jovial rayonnait de bonhomie. Le sourire était franc et le regard droit. Il émanait de lui une force de caractère et de persuasion hors du commun et l’homme devait paraître plutôt sympathique à tous ceux qui l’approchaient de près ou de loin, même si, certes, ceux qui ne partageaient pas ses convictions devaient avoir vraisemblablement un avis plus tranché. Ses longs cheveux châtains formaient une courte queue de cheval qui lui tombait dans le cou.
Pendant ce temps, les hommes et les femmes qui accompagnaient Gamot continuaient à distribuer leur pamphlet en scandant :
— Abolition de l’esclavage ! Émancipation et libération de tous les esclaves ! Rejoignez la Société des Amis des Noirs.
Le dénommé Charles Gamot salua chaleureusement Jérôme et son ami.
— Alors, vous connaissez les nouvelles de Versailles ? Elles ne sont pas très encourageantes, n’est-ce pas ?
— Malheureusement, non, admit le jeune garçon. Après l’humiliation de l’ouverture des États Généraux, nous voici une nouvelle fois dans l’impasse.
— Ah, j’aurais quand même payé cher, très, très cher pour voir la tête de ces prétendus représentants du peuple, rabaissés, bafoués, ridiculisés, contraints de défiler dans leurs habits de pauvres dans les rues de Versailles.
Gamot avait les yeux qui pétillaient d’un mélange de malice et de passion.
— Ah, je les imagine, tous ces marchands, ces notables, ces hommes de loi, ces gens puissants, imbus de leurs petites personnes, habitués qu’ils sont à vivre dans le luxe et les honneurs, à ce qu’on leur donne du « Monsieur » à tout-va, à dominer le monde par la politique et par l’argent. Quel camouflet ! Quelle honte, quelle leçon d’humilité pour eux ! Et notre cher Begouen, marchant au milieu du troupeau ! Ça n’a pas dû manquer de lui rappeler tous ces pauvres hères qu’il a menés de cette façon en esclavage, humiliés, asservis, soumis eux aussi. Quel magnifique retour des choses ! Même si pour lui, le supplice n’aura duré qu’un après-midi…
Jean-François s’était tourné vers Gamot.
— Eh bien, dis donc, tu ne l’aimes guère, celui-là, on dirait !
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